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dimanche 24 avril 2011

Le side allemand

En juin 1952, Tenn avait ouvert le journal sur un article consacré à Staline. Ayant appartenu au régiment américain qui avait assuré la jonction avec les Russes en 1944 sur le front est, il avait gardé le souvenir d'un vignette représentant le Petit Père des peuples collée sur le front d'un officier nazi passé par les armes.

Quand l'officier américain avait cherché à savoir qui avait ordonné le peloton, un soldat russe avait répondu "C'est écrit dessus". Ca, il se souvenait l'avoir entendu prononcé en mauvais américain, mais assez distinctement pour qu'il comprenne que la guerre "froide" allait bientôt commencer.

En 1952, Staline avait encore quelques mois à vivre, et Tenn aurait bien aimé échanger son Hydra de 1950 contre le dernière modèle Harley à vitesses aux pieds. En attendant, il continuait à rouler avec son side attelé au cadre de sa moto, comme les motos allemandes qu'il avait croisées embourbées jusqu'aux moyeux.

samedi 2 avril 2011

Tranche de vie

Quelques photos en noir et blanc, un bout de carton avec marqué COMPETITION LICENSE datant de 1949 et voilà que les éléments du puzzle se combinent pour évoquer des images de courses de motos et de jolies filles...






samedi 6 novembre 2010

Juste un spet


Juste un "mauvais" spet, le genre de bécane un peu relâchée qui colle à la peau comme la sueur de la route, quand les lunettes une fois ôtées, il reste la trace de la poussière.

Ca vous alors fait des yeux de hiboux, tout entiers écarquillés par le sentiment d'avoir déplacé l'esprit en même temps que le corps.


mercredi 17 février 2010

Son du désert

"Prends la ½ pour l’écrou du tube plongeur." Buck m'avait tendu la clé plate sans regarder, instinctivement.

Le PANHEAD modèle 1952 était fixé sur la table élévatrice, la roue avant bien calée dans l’étau du banc.
A cette hauteur, j’avais l’impression de seller un cheval, tant cette machine rappelait l’époque nostalgique des cow-boys de mon enfance : des sacoches cloutées BUCO au buddy dont le dessin empruntait aux vraies selles de chevaux, des larges repose-pieds aux « reflectors » qui décoraient les garde-boue.
Mais plus encore que ces accessoires, je « savais » que cette machine avait été vendue à Memphis au début des années cinquante, et avec elle des images de pare-chocs de Cadillac, d’intérieurs en cuir rouge se mélangeaient aux sons des twins de l’époque, remplissant un imaginaire de routes vertigineuses et d’espaces dépliés.

Buck avait prévenu : « Faut virer le bas pour changer les ressorts. Et t’auras toute la merde à sortir avant d’avoir les rondelles ».
La lumière du néon plaquait l’ombre de l’Hydraglide sur le panneau à outils. J’aimais sa masse de métal et le sentiment de force que dégageait le dessin du moteur, tout ramassé sous la ligne oblique du cadre.

Les doigts occupés à sortir du conduit un amas de graisse et de poussière, j’ai laissé dériver mes pensées vers le début de l’histoire, le moment où tout a commencé, la « montée de l’escalier » en quelque sorte…


Sahara, 1962.

Eloignés et si proches des « événements » d’alors, il arrivait à mes parents d’attendre la fraîcheur du soir en allant jeter un plaid sous les palmiers qui bordaient l’oued.
Nous rêvassions ainsi en goûtant quelques dattes, protégés par la proximité d’une base de la Légion étrangère, un peu à l’abri des fracas du monde.
J’aimais l’odeur de l’eau, ce parfum d’algues et de vase séchée. J’avais dans l’idée de vivre ici pour toujours, au milieu des couleurs et des odeurs de la rivière. J’aimais ce silence seulement troublé par les ronronnements des moteurs Berliet des camions militaires.

Le soir avait maintenant rosi les dunes et il fallait que nous rentrions, en nous donnant la main, en suivant l’ombre des dattiers jusqu'à la maison.

Comme nous avancions sur la route, j’ai perçu une légère vibration de l’air. Comme un son de gorge qu’on maintient la bouche fermée, une oscillation juste perceptible.
Puis, plus précis, le son a viré dans les graves profonds en modulations irrégulières. J’en percevais maintenant le tempo, différent des autres bruits de moteurs, différent de ce que je connaissais des camions de la Légion et des autres engins.
C’était "vraiment" autre chose.

Mes parents, instinctivement, se sont serrés sur le côté droit de la route, pour laisser la place. Maintenu dans le sens de la marche par mes deux mains serrées dans les leurs, j’ai alors tourné la tête en arrière pour regarder, à m’en tordre le cou.

La silhouette noire avançait comme déformée par les ondes de chaleur que dégageaient les dunes. Quelque chose de sombre et de formidablement surprenant dans cet espace doré commençait à rejoindre notre propre espace comme une menace d’ingérence, flottant au-dessus de l’asphalte sombre ; et je demeurai médusé, entre peur et fascination, dissociant la vision inouïe de cet engin surprenant, du bruit qui s’en dégageait, comme un signal différé de sa propre source sonore.

C’est mon père qui a dit « attention une moto » et nous l’avons laissé nous approcher et nous doubler.

Les images de l’engin noir ont alors imprégné une à une ma mémoire comme un film bloqué sur ses vignettes monochromes.
C’est seulement quand la chaleur du moteur a dépassé notre groupe, seulement quand l’homme ceinturé d’une bande large de cuir a poussé plus avant sa machine que le son de la moto a envahi l’espace du désert.
Quelque chose de rond et de profond comme un coup au ventre a fracturé « mon » silence.
Et cette violence inédite m’a soudain rendu à la conscience du monde qui m’entourait, témoignant sur le coup de la fragilité d’une quiétude que je pensais immuable.

Au moment où cette apparition noire allait disparaître en glissant derrière l'ultime dune, il m’a semblé voir l’homme sur la motocyclette lever la main pour un dernier signal, geste d’une insouciance libérée et conquérante.

J’ai acquis, depuis, la certitude que ce geste m’était destiné, intimement, et que ce bruit de moto si particulier allait marquer à vie la recherche des images perdues de mon enfance, qui sont celles du début, définitivement.





vendredi 29 janvier 2010

Comme suspendu

Tout est contenu dans cette image.

Jusqu’aux lignes de fuite qui indiquent forcément que le pilote est allé pisser derrière le bâtiment ou est rentré dans un lavabo par l’une des deux portes latérales, ou qu’il attend de faire la monnaie hors du cadre mais qu’importe car ici, le vrai sujet est la suspension du temps.

Dans une réalité de transit, de rencontre et de mouvement.

D’échange aussi, avec en fond de toile, le déroulé des chiffres du compteur comme seul repaire de panne d’essence, la ronde des numéros qui s’affichent dans le cadran des pompes, le nombre magique des gallons qui remplissent le réservoir, jusqu’au lettrage des pubs et la bannière US qui marque un territoire. Des dollars contre la promesse du mouvement.

L’Hydraglide penche sur sa béquille latérale, et cette oblicité humanise un lieu tout tiré de traits rectilignes et ennuyeux, sonorise un silence de trou de mémoire.

Sans la bécane, ne resterait que l’instantané d’une station aseptisée et névrotique, une image d’Amérique embaumée de perfection. Une morbidité de solitude.

Tout à l’heure, la scène va s’animer. Le décor va se remplir de gens, d’autres véhicules vont rentrer dans le champ. Le point d’orgue restera le départ du motard, le casque posé sur la tête d’un homme ou d’une femme éminemment acteur impliqué dans le casting.

Il y aura le moment du sanglage des affaires sur le rack arrière, le moment du coup de kick, le moment de l’enfilage des gants, des lunettes, tout ce rituel de départ et de montée de chauffe. Le retour du mouvement sera comme un appel confus vers un espace désiré et l’enchevêtrement bienvenu des lignes sera un apaisement.

Peut-être y aura-t-il un air de musique country ou de R’nd Roll pour saluer ce retour à la vie, peut-être il n’y aura rien que le son du moteur et ça sera bien comme ça.

Miami, 3 août 2008

dimanche 3 janvier 2010

Un chemin tout neuf

J'ai déjà dit combien j'affectionnais les motos chargées comme des mules.

Ici, c'est toute une famille qui est prête à rejoindre un coin de plage dans une station du sud. Je ne sais pas si on doit ranger le bébé au même titre que les bagages en équilibre sur le garde-boue arrière, ou si, déjà, le 'tit gluant a intégré l'équipage et participe à la conduite du side.

Je garde en mémoire le défilé des arbres et des paysages de France quand on descendait dans le sud avec ma 'tite famille. Il doit me rester des images d'ombres alignées sur le bord des nationales, et l'odeur des herbes grillées de chaleur quand on dépassait Montauban.


vendredi 1 janvier 2010

Des culottes de moto, un blouson de cuir noir ...

La première chose à faire, c'est d'ouvrir la porte du box et de rester planté devant sa bécane en se disant qu'elle peut encore rouler et vous transporter d'un endroit à un autre.
Une idée de mouvement pour le plaisir de vivre à plusieurs endroits. Ne compte que la route en ruban à suivre comme un fil rouge, le même que l'on tire en le pinçant pour libérer la part de Vache qui rit qui finit avalée d'un coup.

Et puis pousser la machine jusqu'au milieu du hall ou la béquiller sur le trottoir en répondant aux voeux des voisins en robe de chambre. A l'heure du 'tit déj', c'est déjà le début de votre histoire du jour, une avance sur la révolution de la terre que vous gardez comme un privilège. Ici, nul besoin de public, ça ne concerne que vous-même et cet espace de jeu dans lequel vous vous glissez comme une balle.

Vient ensuite le cérémonial de l'allumage et de la mise à en chauffe. Une nouvelle étape d'émancipation que vous suivez en direct, sans commentaire, juste le zip du blouson bien ajusté et le casque que vous traînez depuis le début.

En équilibre sur la bécane, vous pesez sur la poignée gauche et l'anticipation de la route vous prend au ventre.

C'est le premier jour du reste de votre vie. Les effluves de la nuit sont maintenant derrière vous.
Le moment est venu d'ouvrir en grand, et d'entrer dans l'album.

mercredi 30 décembre 2009

Fête de fin d'année

Je vous souhaite une bonne fin d'année 2009 et un début d'année 2010 plein de bonnes surprises. Merci à Margerin pour sa participation.

jeudi 17 décembre 2009

La sortie du vendredi soir

Trouvées sur un blog ami (ce doit être Southsider que je recommande), quelques photos d'une sortie RTT, avec prolongement dans la nuit et rugissement des twins.

La bière était plus chaude que la serveuse à moustaches et les bécanes sont restées un moment sous la pluie. Il a fallu enfiler les blousons et zipper jusqu'au col avant de rentrer dans la nuit urbaine. Juste un bout de route ensemble jusqu'à la zone des cinés et tourner derrière le Tommy's pour filer jusqu'au lit.
Pas eu le temps de finir la discussion avec Paulo qui racontait un moment de Rock and Roll avec la frangine de Pete, loupé le commentaire sur la TSS du Minou par Piero, faudra voir à mieux caler les repères du trafic pour suivre ça de près. A trop embrasser on se finit à la main gauche, se recentrer, se recentrer.







jeudi 26 novembre 2009

Le scooter nucléaire

Une sacrée belle collection que j’avais, de ces chromos trouvées dans les boîtes de chocolat CANTALOUP.

Des vignettes au format POKEMON que je gardais depuis toujours dans une boîte de biscuits recyclée, avec une étiquette « Régalade pur beurre » à moitié déchirée et mal collée. Une bretonne avec une coiffe souriait mollement sous un lettrage jaune et en arrière plan la dent creuse d’un rocher près de la pointe du RAZ signifiait que les sablés venaient du coin.

Quand j’ouvrais la boîte, c’est tout un trésor de petites images que je découvrais groupées en paquets de 20, avec un élastique autour et une liste des séries à compléter griffonnée sur une page de cahier.

La série « année 2000 » me fascinait plus particulièrement. J’aimais les formes des Spoutniks et la ligne des fusées, les univers oniriques d’appartements meublés tout formica et l’allure des fusées interplanétaires. Les femmes avaient gardé leur robe tulipe à pois et les mises en plis des années 50’, les hommes se baladaient dans des combinaisons en aluminium, avec des renforts rouges aux coudes et aux genoux. Et tout ce monde évoluait dans un espace doré et léger, et quand je passais le doigt sur l’image, je sentais le relief des phares et des roues de voiture.

Dans la même série, il y avait les scooters et les engins de l’an 2000.



Moto Indian 1952


Tout fonctionnait maintenant au nucléaire, les chars de combat étaient amphibies ou volants, et les trains monorails à réaction traversaient des villes verticales à des vitesses supersoniques.

J’avais un faible pour le scooter trans-sibérien, entièrement caréné d’une tôle destinée à le protéger de la glace.

Sur la vignette, on voyait le pilote vêtu d’un scaphandre avec un hublot pour les yeux. Assis sur un siège biplace en skaï rouge, il glissait dans la nuit percée d’un puissant halo conique que diffusait l’énorme phare, grâce à une pile nucléaire embarquée sous la selle.

Filant à toute allure, je l’imaginais porteur d’un courrier secret ou en fuite vers le monde libre.

Sous la vignette il y avait ce commentaire : « La vitesse est asservie par l’homme pour son confort , sa joie de vivre et la Paix universelle ».

lundi 16 novembre 2009

Bonne anniversaire PIERO

Lucien avait le don des bûches.

Il n’avait pas son pareil pour réussir ce dessert, sur une base de biscuit mou qu’il roulait dans un torchon et nappait de crème fraîche. C’était un as du gâteau festif, rapport au fait qu’il était pâtissier de métier et gourmand de naissance.

Alors quand l’anniversaire du Piero a pointé son nez, on s’est tourné vers le bonhomme et on a commandé ce qu’il fallait pour une soirée chez Pete. On s’est réparti les tâches et les filles ont de suite voulu s’occuper de la déco du hangar, ce qui revenait à acheter des dizaines ballons qui finiraient de toutes façons éclatés entre deux poitrails de viandes saoules.

Au final c’est à moi qu’est revenue la responsabilité du convoyage du gâteau, vu que j’avais les sacoches et le rack BUCO, le plus large à l’époque.

Dès 20 heures, j’allais me pointer derrière la boutique et charger l’œuvre dans une caisse en bois spécialement conçue pour éviter les fuites. La garniture prévue était fournie en kit et ça rentrait dans les sacoches sans problème.

Ca avait été assez facile de glisser le biscuit dans son logement et de caler le truc avec des serviettes à carreaux. Après les recommandations du chef j’ai kické la bécane et pris le chemin de la grange, en évitant les nids de poule et les caisses à savon des gamins.

J’ai tourné après la ville et suivi le chemin qui conduisait jusqu’à notre repaire, dont la porte s’ornait maintenant d’une banderole peinte avec dessus : HAPPY BIRTHDAY PIERO. On entendait déjà le son du Rock qu’on aimait et je me suis dépêché de porter tout ça dans la petite pièce qui tenait lieu de cuisine.

C’est quand j’ai soulevé le couvercle de la boîte que j’ai compris qu’un cadre rigide avait ses limites dans le transport des vivres. Le gâteau n’avait pas tenu le choc. Il allait falloir reconstruire.

On s’y est mis à deux avec Jane à l’aide de cure-dents et de blanc d’œufs. On a armé la pâte en y plantant des bouts de bois et recouvert le tout de crème en brossant l’enduit avec un peigne à cheveu. Ca m’a rappelé mon premier chantier de maçon et le résultat valait le coup. On a rajouté les petites sucreries de couleur et c’est moi qui ai eu l’idée de la petite moto sur le gâteau, construite à partir de mie de pain ramollie à la salive et sculptée aux doigts.



jeudi 12 novembre 2009

Ombre portée


« Tu enlèves juste tes chaussures. Voilà. Ton pied gauche sur le réservoir. – Le réservoir ? – T’occupes. Tu te tiens au windshield et je prends la photo ».

Dick avait trouvé l’endroit superbe, pas trop loin de la ville, sur la rive droite de l’Hudson Crow. Pas évident la lumière et dégoter un coin peinard où on serait tranquille. Pas évident une femme mariée, pas évident un rencard en moto en fin de journée.

Diane a relevé sa jupe pour laisser voir un peu ses genoux.

Ce serait pas pareil sur un sofa ou une chaise de bistro, il a pensé, elle posait sur sa moto et c’était elle qui avait eu l’idée.

Alors il a calé l’appareil photo sur le capot de la Dodge du mari et a chiadé la mise au point en jouant sur les contrastes. Fallait qu’on voie la moto dans son entier de ferraille et de fonte. Fallait qu’on voie les sacoches aux conchos d’argent.

Le feuillage du chêne a porté une ombre légère sur la roue avant au moment où Diane tournait légèrement la tête. Le bon timing, le bon angle.

Il a entendu le miroir du Pentax et s’est dit que ça ferait un chouette souvenir, ce moment de fin de journée, juste avant le début de l’automne.

« Finalement, j’aurais préféré sans la moto. On la voit trop, et moi pas assez », elle a dit quand il a montré la photo.

Il a répondu un truc du genre « C’est toi que je vois» et elle a ri en renversant sa tête en arrière, le regard embrassant le ciel de Virginie. Il a alors caressé d’un doigt son cou découvert et posé un baiser sur ses yeux refermés.

« Tu penseras à moi, en Europe, avec toutes ces jolies filles… » Il a souri comme pour laisser planer le doute. Lui pensait maintenant au bateau qu’il allait devoir prendre le lendemain (son ordre de mobilisation mentionnait le Port de New Philey), et rajusta son calot militaire en même temps qu’elle rajustait son nœud de cravate, maintenant silencieuse.


Virginie 1944

mercredi 11 novembre 2009


Mon médecin est particulier.
Il collectionne les uniformes militaires et s'est spécialisé dans les reliques de la première guerre mondiale.

Ce qui était au départ un simple passe-temps est devenu une obsession.
Ses vacances, il les passe à fouiller des galeries inexplorées dans les Abruzzes, les contreforts des Alpes versant italien. Il a manqué se tuer en tombant dans un magasin d'armes dans les Dardanelles il y a quelques années.

Sa famille ne dit rien et le suit dans ses folies, mais son épouse avance prudemment dans l'idée d'un don à un musée militaire. L'affaire n'est pas bouclée ; il y a de la résistance du côté toubib.

En attendant, il expose ses trophées dans son cabinet médical et sa salle d'attente : des empilements de masques à gaz, des casques de toutes les nationalités, de tous les corps de combat, des mannequins habillés d'uniformes allemands ou, plus rares, de tankistes français de la première heure à côté d'un lit d'examen gynécologique et d'une vitrine à radiographies. Un vrai capharnaüm, un entrepôt d'armes au milieu des stéthoscopes.

Aujourd'hui, 11 novembre oblige, j'ai pensé à une vignette de TARDI, obsédé lui aussi par cette période de notre histoire. Sans ordonnance.

Enrouler du câble




D’abord une « base ».

Un cadre Featherbed, un double berceau, ça tient mieux la route et le "guidonnage" est moins casse-gueule.

Et puis, le moteur, forcément un moteur d’anglaise, un T120 pre-unit ou un Norton, pour la pêche et l’architecture du twin. Enfin des bracelets, le plus bas possible sur la fourche, les bracelets. Le poids du corps bien porté sur les poignets pour rentrer dans le virage et bouffer au plus près la ligne de courbe.

Plus de 40 ans que ça me trottait, cette envie "d’ envoyer" sur un circuit. Confronter la bécane aux autres bécanes dans un défit de gosses. A qui tire au plus près du virage, à qui le premier coup de frein, et "kiss my ass" comme à l’époque.

Mon époque, c’était celle des samedis soirs à Bastille.

J’y suis jamais allé à Bastille mais c’est ce qu’on racontait dans Moto Revue : un rencard entre meules pour s’allumer sur le périph' après s'être chauffés autour de la Place, à faire rugir les chevaux du plaisir comme disait l’autre. La piste d'un cirque de mécaniques anglaises, au bitume luisant du crachin parisien. Une vision en noir et blanc, avec un son de trompette bouchée ou de rock saturé.


Dans mon Sud gersois, pas de Bastille ou de périph’ pour de vrai.

Rien que des routes de campagne pour doubler des Motobéc et des 4L agricoles. Auch / Mirande aller retour, un frisson de virolos et de départementales gravillonnées, avec Jojo et Riton, sur des Terrot qui ont porté "maman", des bécanes qui finiront sous une bâche de toile ou modifiés en motos de cross.

Alors les Triton et les réservoirs en alu, alors les freins à tambour double came avec prise d’air à l’avant… je les connaissais par cœur les noms des pilotes mythiques, les Agostini en Agusta, les Barry et tous les autres, tous ceux qui étaient épinglés au-dessus de mon lit, avec le pli du poster qui barrait la bécane.


Maintenant, je le tenais mon quart d’heure de gloire et le Triton définitif, il était à l’ombre, peinard avant la course de ma vie. Un dernier tour de clé, une dernière durite à serrer et j’allais « enrouler » grave, sortir le genou et chauffer le bitume du circuit avec ma bécane, à donf' pour rattraper le temps qui file.

NOGARO, le 3 août 2008


dimanche 8 novembre 2009

CAPTAIN CASQUETTE


« C’est pas pareil, quand tu portes une casquette, ta tête elle respire et ça donne un style qui va bien, tu ne trouves pas ? »



J’ai posé la photo sur le bureau, à côté du verre de Bourbon. C’était un cliché de 1947 et j’ai reconnu le Knucklehead qui dormait dans le garage, impeccable.

« Tu t’en es jamais séparé ? » j’ai demandé.

« Tu parles de la moto, évidemment ». Pete a souri, et, posant son doigt sur le cliché : « Finalement, j’ai perdu l’une en gagnant l’autre… ».

On s’est assis pour mieux goûter au liquide ambré qui refroidissait autour des glaçons et j’ai écouté l’histoire de Jeanne et du Knuck, pendant une partie de la nuit.

On avait laissé les fenêtres ouvertes pour que l’obscurité pénétre dans la maison, et le silence alentour tenait son personnage dans cette histoire de vie, comme un témoin grave et bienveillant.

Avant l’aube, on est sorti sur le perron pour goûter à la fraîcheur des arbres. J’avais perdu l’habitude de ces heures de veille et le sommeil a embué mon regard un moment.

Le son grave du moteur m’a alors sorti d’une vague somnolence. Recouvrant mes esprits, j’ai eu le temps d’apercevoir Pete lançant sa moto dans la pâleur timide de l’aube, tel un sombre animal pénétrant au cœur noir de la forêt.

OREGON, le 12 septembre 1973

mercredi 4 novembre 2009

Death Wall




Petit, j’étais fasciné par les machines à laver.

Plus large qu’un trou de serrure, il y avait l’œil du cyclope qui faisait qu’on pouvait regarder dedans, pendant que le linge continuait à tourner, avec les GLONG des ferrures de salopettes contre le tambour en inox.

Je passais des heures à essayer de suivre des yeux les culottes et les serviettes de toilette, avec des séances pour la couleur et des séances en noir et blanc, celles que je préférais. Mais la mousse engluait tout ça dans un magma de textile et de cellulose et je n’y comprenais plus rien quand ça se mettait à aller vite.

En automne, c’était la grande Kermesse près du canal, avec ses odeurs et ses couleurs. On a tout écrit sur le son des manèges et le goût des barbes à papa… J’insiste pas.

Mais ce que je préférais, c’était le mur de la mort.

Ca me tuait le coup des motos-qui-collent-au-mur, et la magie opérait dès qu’on s’approchait de l’estrade des bonimenteurs. Des gus qui parlaient dans un micro entouré d’un chiffon, devant les machines qui allaient imiter un T-shirt sale dans un cylindre en bois.

J’en perdais pas une miette, attentif à la sonorité des mots qui évoquaient des endroits de records du monde, des noms de pays que je cherchais ensuite dans Tout l’Univers.

Suivait la présentation des pilotes, devant les machines qui sentaient l’huile et l’essence. Je restais un moment à tanner mes parents pour un tour dans le tambour qu’ils m’accordaient finalement, mon petit frère préférant les autos tampons.

L’architecture du lieu était simple, bâtie autour d’un cylindre construit en lattes de bois, assemblées sur une structure de métal. Une coursive tout en haut du cylindre, avec des gens qui regardaient le fond de la cuve où stationnaient les engins.

Je dépassais à peine mon nez de la balustrade. Mais j’en perdais pas une miette, attendant que l’espace se remplisse du bruit des moteurs, que dans un élan décisif le pilote dirige sa moto près de mon visage, sentir plus près la chaleur du moteur, l’odeur de la gomme des pneus.

Et puis tout ça se mettait à tourner dans un boucan du tonnerre de Dieu, et le plancher vertical vibrait à mesure qu’il avait à supporter le poids de l’engin, dans une « olla » magnifique et progressive.

La dramaturgie de la séance imposait une gradation dans la prise de risque.

C’était d’abord des tours classiques avec une moto ou un engin à quatre roues. Et puis le pilote écartait les bras et ça devenait grandiose ; alors il grimpait sur la selle de sa moto, et c’est debout sur la machine qu’il saluait le public.

Moi j’attendais qu’il redescende sur terre. J’avais hâte de savoir comment il allait s’y prendre pour arrêter sa moto. Une mécanique ascétique avec l’essentiel autour d’un moteur qui devait provenir d’une Indian, parce que je me souviens de la tête d’Indien sur le garde boue avant, quand il y en avait un.

Mais l’atterrissage ne posait jamais de problème. C’était comme si la pesanteur avait raison de l’énergie mécanique et finalement le pilote se révélait simple piéton tout en bas de la fosse, une fois descendu de sa moto rouge.

mardi 3 novembre 2009

La 2 pattes


Elle avait trimbalé tout ce qui a traversé ma vie : de la planche à voile à l’hélicon du gros Pat, de la « mob » à Jeff aux sacs de terreau pour agrumes, tout ce qui avait compté et rythmé mon existence avait sali ou défoncé la banquette de cette 2CV Citroën modèle 1956.

Un cadeau du tonton Christian.

Un jour, il en avait eu marre de ses ailes enveloppantes et tordues, de sa bâche bleue qui ne fermait plus et des crises de nerf de ma tante qui avait accroché une nouvelle fois sa jupe à un de ses ressorts de banquette.

Il avait alors suspendu les clés bien en vue dans la cuisine de mon appart' avec un petit mot très sympa :

« T’as jamais su garder une nana plus de 2 mois. On verra ce que tu feras avec celle-là ».

"Celle-là", elle m’aura accompagné pendant plus de vingt ans. Comme un acné tenace et nostalgique, une concubine, tantôt charitable comme un bout de pain, tantôt inavouable comme une chaussure crottée.

Je le confesse, elle m’a fait honte quelquefois, quand il me fallait sortir une copine ou ramener chez lui un collègue, mais elle s'est installée dans ma vie et a grandi au milieu des gosses, confirmant à moi-même le sentiment d’appartenir à la génération d’avant la radio transistorisée et le lève-vitre électrique.

Elle demeurait comme un alibi de jeunesse au chaud dans le garage et tournait tous les jours. Une santé de pocharde, jamais un rhume, jamais une fuite d’huile et une compression de priapique.

Et puis il a fallu que je m’en sépare. Un caprice de retour d’âge pour une petite Italienne rouge et ardente qui me faisait de l’œil depuis le fond du garage de Paulo.

Un galbe de starlette, un klaxon deux tons, tout le contraire de ma Deuch herbivore, d'un style plutôt « congés payés » que "week-end à Rome".

J’ai remisé la Deuch dans le jardin du pavillon au milieu des chardons et des salades, et elle est restée à se tremper sous la pluie, comme quand on attend son amoureux sous un porche.

Indifférent à ses coulures de rouille et à ses caoutchoucs de portes entamés, je frimais dans mon Alfa, le bras sur la portière et la radio à fond. Une vanité pré-pubère, une vraie crise de la cinquantaine.

Un beau jour, lassé de la voir se déliter et pourrir lentement, je l’ai refilée à mon neveu, un ‘tit jeune de 20 berges amateur de vieilles bécanes et instable en amours.

Juste accroché les clés au-dessus d’un poster de moto sur lequel j'ai écrit :

« Fiston, t’as jamais pu garder une nana plus de 2 mois… ».

lundi 2 novembre 2009

Y voir clair




« Jte préviens, Pete, t’auras bientôt plus la place.

- Tu penses, toi aussi, que ça fait trop. Regarde, au-dessus du feu, je peux encore en mettre un. »

Les deux hommes avaient reculé d’un pas pour mieux apprécier l’effet du dernier petit phare, et franchement, on n’y comprenait rien à ce délire d’accessoires.

« Je veux qu’on me remarque tu comprends. Et puis c’est ce qui plait aux filles ».

Pat avait alors levé les yeux au ciel, et maté une nouvelle fois l’engin entreposé dans la grange. On ne comptait plus le nombre de clignos et de boules chromées qui couvraient la surface de l’Electra. Incroyable.

Apercevant Pete exhibant une nouvelle pièce en métal, il avait alors définitivement pensé que Pete avait un problème sérieux avec lui-même et que tout ça avait à voir avec l’immonde paire de lunettes que sa mère l’obligeait à porter depuis la maternelle.

A court d’arguments, Pat avait alors avancé :

« Et où tu vas la faire asseoir, ta copine, t’as vu le délire, autour de la selle ? »

Mais Pete continuait à visser sa dernière breloque en rajustant ses lunettes de myope avec le bout de son index.

« J’avancerai sur le buddy et y’aura la place », il a répondu, tout en sachant au fond de lui-même qu’il n’y avait jamais eu et qu’il n’y aurait jamais l’ombre d’une fesse posée sur cette centrale électrique.

Alors Pat a posé sa main sur l’épaule de son frère et lui a simplement soufflé à l'oreille :

« Non, Pete, tu dévisses le garde-boue arrière là, c’est plus à droite, qu’il te faut visser ».

Portland, 20 mai 1956

vendredi 30 octobre 2009

Peinards, près des bécanes...



Après le repas, on avait l’habitude de discuter près des motos.

Bien sûr, aucun itinéraire de sortie n’était prévu d’avance. C’était à qui dirait la meilleure, et ça pouvait prendre une plombe avant qu’on se décide à tracer la route.

Du reste, on était peinard près des bécanes.

Y avait toujours un gus pour sortir une vanne, ou montrer sa dernière trouvaille, sous la forme d’un accessoire de chrome ou de cuir à ajouter sur sa moto.

Dan avait fixé aujourd’hui ses BUCO king size sur le garde boue arrière du Panhead et ça faisait l’événement.

Un ouvrage de cuir et de clous, avec quelques diamants rubis et safran sur le côté. Splendides.

Le renflement de la sacoche droite nous avait intrigués. Dan avait alors précisé, en soulevant le rabat :

« C’est des ‘tites culottes », et effectivement l’intérieur de la pièce était rempli de dentelles blanches et roses, tassées à la va-vite.

« T’as dévalisé le magasin du paternel, Dan ? »

Sans répondre, il a serré les lanières de cuir et caressé le buddy frangé de blanc.

« Avec ça, t’es pas en manque de chattes. Sûr, elles vont les poser bien à plat sur ton buddy, et si tu sais y faire, elles vont te les essayer sous tes yeux tes ‘tites culottes de soie ».

L’évocation des entrecuisses chauffées par le cuir avait allumé les pupilles des potes qui maintenant charriaient grave le malheureux Dan.


Finie la tranquillité pour lui. On attendrait le dimanche suivant pour connaître la suite. D’ici là, l’histoire aura fait le tour du club, et les paris iront bon train pour savoir qui de Suzie ou Laura aura chauffé ses fesses dans l’espoir d’un cadeau de soie rose.

Miami, Fl. – le 20 juin 1952